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Le Tatami et le Monde des Affaires : ce qu'accompagner le Dōshu d'Aïkido m'a appris sur la négociation sous haute pression

En 1978, à l'âge de sept ans, je débutais l'Aïkido au Hombu Dojo de Tokyo. En 2016, mon épouse et moi avons passé une semaine comme interprètes personnels de Dōshu Moriteru Ueshiba en France. Ce que le tatami m'a appris sur la négociation et la gestion de la pression dans les affaires.

Dōshu Moriteru Ueshiba en démonstration au Hombu Dojo de l'Aikikai, Tokyo

Dōshu Moriteru Ueshiba en démonstration au Hombu Dojo de l'Aikikai, Tokyo. Photo avec l'aimable autorisation de la Fondation Aikikai.

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Pour beaucoup, une négociation sous haute tension s'apparente à un combat. On s'arme d'arguments, on se prépare à parer les coups et l'on pousse jusqu'à ce que l'autre cède.

En septembre 1978, sur les tatamis du Hombu Dojo de Tokyo, le centre mondial de l'Aïkido, mon père et un instructeur nommé Shibata Sensei (qui, pour mes yeux d'enfant de sept ans, incarnait une autorité ancestrale) ont commencé à m'enseigner tout le contraire.

Peu après notre arrivée à Kagurazaka, mon père s'est assis avec mon frère et moi. Il nous a demandé si nous voulions pratiquer l'Aïkido, mais à une condition : si nous franchissions la porte du dojo, cela devait être un engagement sérieux et durable, pas un simple passe-temps. Nous avons promis.

Cette décision nous a conduits dans la section enfants du Hombu Dojo à Shinjuku. Durant les six années qui ont suivi, nous nous sommes entraînés plusieurs fois par semaine. J'ai continué à pratiquer pendant plus de quinze ans, emportant cette discipline avec moi au Maroc, en France, puis de nouveau à Tokyo.

Trente-huit ans après ce premier salut, un appel téléphonique a donné à cet engagement une résonance inattendue, bouclant la boucle d'une manière que je n'aurais jamais pu imaginer.

Une semaine au service de la Fédération

Au printemps 2016, la Fédération Française d'Aïkido et de Budo (FFAB) a pris contact avec mon épouse et moi. Elle organisait un stage international en Provence en hommage à Maître Nobuyoshi Tamura. Cette invitation trouvait son origine l'automne précédent, lorsque la fédération m'avait demandé de traduire une interview exclusive avec le Dōshu au Hombu Dojo de Tokyo en vue de cet hommage.

Désormais, l'invité d'honneur arrivait en France. Dōshu Moriteru Ueshiba, troisième chef héréditaire de l'Aïkido mondial et petit-fils de son fondateur Morihei Ueshiba, venait accompagné de son épouse, Madame Ueshiba, dont c'était le tout premier voyage en France.

La fédération cherchait des interprètes personnels pour accompagner le Dōshu et son épouse 24 heures sur 24, depuis la porte d'embarquement de Tokyo jusqu'à leur vol retour une semaine plus tard.

Il y avait un seul écueil de mon côté : je venais tout juste de prendre mes fonctions chez Red Hat. Demander une semaine de congé à son nouveau supérieur dès son arrivée pour effectuer une mission bénévole n'a rien d'un protocole classique d'entreprise. Je suis allé le voir, lui ai expliqué le sens de cet engagement, et lui ai demandé son accord.

Il n'a pas hésité une seconde. Il m'a répondu qu'être au contact direct d'une figure de la stature du Dōshu était une chance unique dans une vie, et m'a dit d'y aller.

1 000 mètres carrés sous la canicule provençale

Ce que la ligue de Provence a accompli était impressionnant. Dans le gymnase de Verdun à Pertuis, ils avaient installé 1 000 mètres carrés de tatamis.

Ce samedi après-midi, en pleine canicule provençale, les portes du gymnase grandement ouvertes, plus de 1 000 pratiquants venus de quinze pays se pressaient sur le tatami. Le matin, ils étaient déjà 700 ; le lendemain, 600 autres allaient suivre.

Mon rôle consistait à traduire les consignes et les échanges entre le Dōshu et les pratiquants pendant les démonstrations, à gérer les interviews filmées avec les équipes de télévision et les journalistes de la presse écrite, ainsi qu'à traduire les allocutions lors des réceptions officielles avec les maires et les parlementaires locaux.

La responsabilité était exigeante. Traduire sur un tatami ne se résume pas à juxtaposer des mots. Cela exige de saisir le contexte, la nuance et l'esprit qui animent chaque parole. Mes quinze années de pratique me donnaient le vocabulaire technique, mais se tenir aux côtés du Dōshu sous le regard concentré de centaines de pratiquants constituait une épreuve pour les nerfs.

Pendant ce temps, mon épouse jouait un rôle indispensable auprès de Madame Ueshiba. Pour quelqu'un qui découvrait la France pour la première fois, sans en maîtriser ni la langue ni les usages, un voyage d'une telle ampleur peut vite devenir intimidant. Mon épouse a veillé à ce que Madame Ueshiba se sente entourée, sereine et parfaitement à son aise du matin au soir.

Notre mission était simple : créer une bulle protectrice, un filet de sécurité pour que ni le Dōshu ni son épouse ne ressentent le moindre isolement ou la moindre tension, quelle que soit la situation.

Tout au long de cette semaine passée ensemble, au gré des trajets calmes à travers le Luberon et des cérémonies officielles, un lien personnel sincère s'est tissé entre nous, un lien précieux que nous gardons intact aujourd'hui.

Cette proximité m'a également offert un regard privilégié sur l'homme derrière la fonction. Le Dōshu porte une responsabilité formelle immense en tant que symbole vivant de l'Aïkido mondial. Pourtant, derrière cet omote (la façade publique et protocolaire), c'est un homme d'une simplicité, d'une humilité et d'un calme remarquables.

Le paradoxe martial : concentré et détaché

Comment fait-on pour faire face à un tel niveau d'intensité sans se figer ni s'épuiser ?

Sur le tatami, l'Aïkido simule des situations d'attaque réelle. Face à l'agression, le réflexe naturel pousse à se crisper et à bloquer les muscles. L'Aïkido enseigne exactement le contraire : relâcher les tensions, laisser circuler le souffle (kokyu), et garder son centre pour guider l'énergie de l'autre.

Dans le Budo traditionnel, cette discipline porte un nom, Dōchūsei (動中静) : le calme dans la tourmente. C'est la capacité de conserver une sérénité intérieure et une parfaite clarté d'esprit tout en restant dans un mouvement fluide et continu.

Observer le Dōshu et monter sur ce tatami à ses côtés pour traduire a renforcé en moi un paradoxe essentiel :

Pour performer au plus haut niveau sous une pression extrême, il faut être à la fois intensément concentré et totalement détaché.

Cela peut sembler contradictoire. Pourtant, le détachement ne signifie en rien fuir ses responsabilités. Il s'agit de se détacher de son ego : renoncer au besoin personnel de l'emporter, à l'impulsion de se défendre et à l'angoisse du résultat. Cette posture repose sur deux principes fondamentaux :

  1. Dissocier sa personne de sa fonction : il est nécessaire de garder une distance intérieure entre le tumulte extérieur et ce que l'on est au fond de soi. Dans un rôle d'exposition, on incarne pleinement la fonction sans laisser son estime de soi devenir l'otage des circonstances.
  2. Harmoniser son énergie (Ai-ki) : le but est d'unir son ki à celui de l'environnement. Dans cette disposition, on n'entre jamais en collision ni en opposition frontale avec le monde qui nous entoure. On ne résiste pas à la pièce : on compose avec elle.

Du tatami à la négociation

Dans les négociations commerciales de grande envergure et les postes de direction, les situations à fort enjeu rappellent de manière frappante ces instants décisifs vécus sur le tatami.

Lorsque l'on pilote un contrat complexe, que l'on coordonne des dizaines d'interlocuteurs sur plusieurs fuseaux horaires ou que l'on voit une transaction stratégique se gripper dans les dernières heures du trimestre, la tentation première est toujours la même : combattre.

Dans la culture d'entreprise, en particulier au Japon, le concept de 我慢 (gaman) suscite un profond respect : serrer les dents, absorber la pression et tenir bon coûte que coûte. Pourtant, pour un dirigeant, absorber la pression comme une éponge est un piège. Tôt ou tard, l'épuisement guette, et l'anxiété que l'on croit masquer finit inévitablement par déteindre sur ses équipes.

L'Aïkido propose une autre voie. De cette pratique, j'ai conservé trois habitudes que j'applique au quotidien dans les affaires :

1. Recevoir sans absorber (受け流す : Ukenagasu)

En Aïkido, on ne s'oppose jamais de front à la force. Quand quelqu'un pousse avec violence, le réflexe humain consiste soit à résister en force, soit à s'effondrer. Ukenagasu est la troisième voie : par le tai-sabaki (le déplacement du corps), on sort de la ligne d'attaque, on laisse la force passer dans le vide et l'on préserve son propre équilibre. En refusant de fournir la friction attendue, on désamorce l'agressivité.

En négociation, face à une exigence agressive ou à une objection virulente, ne l'absorbez pas au creux de l'estomac. Laissez la pression glisser sans l'intérioriser, tout en conservant votre axe et votre maîtrise.

2. Il n'y a pas d'ennemi (合気 : Aiki)

En Aïkido, celui qui attaque n'est pas un ennemi. C'est un partenaire avec l'énergie duquel on doit s'harmoniser.

Sur le tatami, c'est la réalité physique d'irimi-tenkan (entrer et pivoter) : au lieu d'un choc frontal poitrine contre poitrine, on entre et l'on pivote pour venir se placer côte à côte, le regard tourné dans la même direction que lui. On ne s'oppose pas à son élan : on le guide.

Tsuki Kote-gaeshi démontré par Mitsuteru Ueshiba, Directeur du Hombu Dojo d'Aïkido. Voir la démonstration complète sur YouTube ↗

En affaires, un client qui conteste fermement un tarif ou menace de rompre les pourparlers ne cherche pas à vous anéantir. Il a ses propres contraintes, ses peurs et ses pressions internes. Dès que l'on passe de « comment contrer cette objection » à « comment regarder ensemble dans la même direction pour trouver une issue », la dynamique bascule. Ce n'est plus un affrontement : c'est une coopération.

3. Agir avec décision (動く : Ugoku)

Accueillir et canaliser la pression ne relève aucunement de la passivité. Dès que l'énergie a été déviée, l'action doit être immédiate et résolue. Dans une négociation, cela consiste à proposer sur-le-champ un nouvel équilibre contractuel, à repenser le calendrier ou à concevoir la solution pratique qui permet aux deux parties d'avancer.

Se détacher des chiffres

Lorsque l'on entre dans une salle de réunion pour négocier un accord déterminant, il faut maîtriser son dossier sur le bout des doigts. Mais il faut également savoir se détacher des chiffres.

Si vous êtes obnubilé par la marge, l'objectif annuel ou la clôture du trimestre, votre interlocuteur percevra cette fébrilité immédiatement. Vous vous raidissez, et la rigidité cède sous la contrainte.

Le détachement ne signifie pas que le résultat vous indiffère. Il signifie que votre ancrage repose sur des fondations plus profondes que la seule transaction :

  • Apporter une valeur réelle à ceux qui se trouvent de l'autre côté de la table.
  • Préserver l'énergie et la sécurité psychologique de l'équipe qui vous accompagne.
  • Savoir qui l'on est une fois la réunion terminée, quelle qu'en soit l'issue.

Le petit garçon de sept ans qui saluait sur le tatami du Hombu Dojo en 1978 ignorait tout des logiciels d'entreprise, des grands comptes internationaux ou des contrats à plusieurs millions d'euros.

Pourtant, près de cinquante ans plus tard, lorsque les enjeux culminent et que la tension gagne toute la pièce, l'exigence intérieure reste rigoureusement la même.

On ne se raidit pas. On ne lutte pas contre le courant. On dénoue les tensions, on laisse respirer son centre, et l'on vient se placer aux côtés de la personne qui nous fait face.

La véritable autorité ne consiste pas à contraindre l'autre à céder. Elle consiste à construire une issue où, au bout du compte, l'autre partie vous remercie.